La saga de “Dialogues des Carmélites” mis en scène par Dmitri Tcherniakov

Le 22 juin 2017, la Cour de cassation décidait de casser l’arrêt du 13 octobre 2015 rendu par la Cour d’appel de Paris. Ce dernier interdisait la commercialisation du DVD et du Blu-ray de l’enregistrement de l’opéra de Francis Poulenc d’après Georges Bernanos Dialogues des Carmélites (mise en scène : Dmitri Tcherniakov ; filmé au Bayerische Staatsoper de Munich en mars 2010), ainsi que sa diffusion sur la chaîne Mezzo. Retour sur les détails de cette affaire rocambolesque.
Il s’agit du troisième verdict rendu depuis l’assignation en justice de l’Opéra de Munich, de Dmitri Tcherniakov, de la maison de production Bel Air Media et de la chaîne Mezzo par les ayants-droits de Poulenc et de Bernanos, réclamant « des mesures d’interdiction portant sur le vidéogramme ainsi que des mesures d’interdiction de la représentation de l’opéra dans la mise en scène contestée », au motif que celle-ci trahirait et dénaturerait la fin et l’esprit de l’œuvre originale.
En cause, notamment la dernière scène de l’opéra où l’on voit, dans la version de Tcherniakov, les Carmélites s’enfermer dans une chambre où elles semblent vouloir se suicider au gaz, et Blanche de la Force les sauver une à une avant de périr dans l’explosion. Une réflexion puissante portant sur la place de la religion dans la société (comme, du reste, dans son Parsifal à l’Opéra de Berlin, dirigé par Daniel Barenboim), et qui rappelait singulièrement les suicides collectifs pratiqués par les sectes des Vieux Croyants en Russie, en réponse aux réformes de la religion orthodoxe.
Le 13 mars 2014, le Tribunal de Grande Instance de Paris avait débouté les plaignants, avant que le jugement de la Cour d’appel de Paris le 13 octobre 2015 ne leur donne raison, « considérant […] que si une certaine liberté peut être reconnue au metteur au scène dans l’accomplissement de sa mission, cette liberté a pour limite le droit moral de l’auteur au respect de son œuvre, dans son intégrité et dans son esprit, qui ne doit pas être dénaturé ». Le vidéogramme avait donc été interdit de commercialisation et de diffusion sur Mezzo (quoique la Cour n’interdisait pas pour autant la représentation de cette production de Dialogues des Carmélites sur scène).
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Une conclusion grave qui était susceptible de faire jurisprudence et de remettre en cause la liberté d’interprétation des œuvres par les artistes et la diffusion de leurs créations. La presse s’emballe. Emmanuel Dupuy écrit notamment dans Diapason :

Grave et particulièrement malvenue. Où est la vérité des Dialogues des carmélites ? Dans le fait historique réel ? Dans la nouvelle qu’en tire Gertrud von Le Fort, sans craindre de s’en éloigner ? – c’est elle qui invente de toutes pièces le personnage de Blanche de la Force, sa quasi-homonyme. Dans l’adaptation de Bernanos, qui introduit à son tour sa dose autobiographique, alors qu’il se savait condamné par la maladie, telle la vieille Prieure à qui il donne exactement le même âge que lui (cinquante-neuf ans) ? Adaptation qui était d’ailleurs prévue pour le cinéma et ne fut portée à la scène qu’après la disparition de son géniteur : n’était-ce pas déjà une trahison ?

[…]

Tcherniakov délinquant, nous disent les magistrats qui ne craignent pas de s’engager sur un terrain glissant, flirtant avec l’abus de pouvoir. Car au théâtre, à l’opéra ou dans les salles de concerts, qui condamne ? qui absout ? Un juge qui ne siège pas dans les tribunaux, paie ses places et a seul le droit moral d’exprimer sa colère ou sa joie : le public. Alors huez tant que vous voulez – ou applaudissez à tout rompre. Et honnissez l’hydre funeste qui, sous le masque de la justice, se nomme censure.

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Outre la remise en question de la pertinence de l’assignation en justice d’un artiste pour la controverse provoquée par son œuvre, on ne manque pas de remarquer la restriction de la part de liberté d’interprétation et de création dans la mise en scène d’un opéra, un droit qui semblait pourtant acquis et maintes fois justifié par les mises en scène de Patrice Chéreau, de Krzysztof Warlikowski, de Calixto Bieito ou encore de la Fura dels Baus. Jean-Marc Proust écrit dans Slate :

«Que dit la cour d’appel? Selon les plaignants, «l’éventuel droit moral du metteur en scène sur sa mise en scène trouve sa limite dans le droit de l’auteur de l’oeuvre préexistante d’où elle est dérivée et auquel il ne peut porter atteinte». Vision étriquée ô combien! Et tellement à rebours de la vie théâtrale…

Non, une oeuvre n’est pas condamnée à nager dans le formol, sinon les œuvres de Wagner seraient immuablement données avec des chanteurs vêtus de peaux de bêtes et de casques à corne, dans des décors en carton-pâte auxquels le Maître de Bayreuth aurait accordés sa bénédiction une fois pour toutes. Et l’on interdirait à Michael Haneke de faire de Don Giovanni un cadre sup’ à La Défense tandis qu’on aurait fermé l’Opéra des Flandres depuis longtemps, tant les metteurs en scène y déploient de talent schumpétérien pour faire dire à des opéras ce que le public ne pensait pas entendre.

Que Blanche sauve les carmélites puis se suicide n’a rien de choquant. Au regard de la fragilité du personnage, c’est même très vraisemblable. Bernanos et Poulenc n’y avaient pas songé. Ils auraient peut-être applaudi l’idée, même s’ils y avaient vu «un contresens, non seulement sur le fait historique, mais surtout sur le sens profond de l’oeuvre première». La notion de suicide, disent les plaignants, serait «en contradiction totale avec l’espérance, composante cardinale du christianisme» (pourtant, il s’agit d’une vertu théologale et non pas cardinale), qui imprègne profondément l’oeuvre. Et Blanche se voit «investie d’un projet qui ne lui a jamais été prêté, ni par l’écrivain, ni par le musicien, celui de sauver ses soeurs».

Oui. Et alors? Ça arrive tous les jours. C’est le principe du spectacle vivant.
Vivant: qui vit. C’est du théâtre. Pas un musée.»

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L’arrêt de la Cour de Cassation du 22 juin dernier casse donc cette décision, jugeant que « en prononçant […] des mesures d’interdiction de représentation et d’exploitation de la mise en scène de M. Tcherniakov, sans rechercher, comme elle y était invitée, si sa décision et les mesures d’interdiction prononcées par elle ne portaient pas une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression artistique de M. Tcherniakov ni expliquer de façon concrète en quoi la recherche d’un juste équilibre entre les droits en présence commandait sa décision et le prononcé de ces mesures, la cour d’appel a privé sa décision de base légale au regard de l’article 10 § 2 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales »
Sous réserve d’un renvoi vers la Cour d’appel de Versailles, la Cour de cassation décide de rétablir la situation définie en mars 2014 par le jugement du Tribunal de Grande Instance de Paris. La commercialisation du DVD et du Blu-ray pourra reprendre dès lors que de nouveaux exemplaires seront pressés, puisque Bel Air Classiques, en tant qu’éditeur du programme, avait eu pour obligation de détruire ses stocks.

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